Vague à l’âme : l’anglais en voyage

J’ai mis un moment à mettre le doigt sur ce qui m’avait dérangée pendant notre voyage en Islande : l’anglais.

Ceux qui ont lu notre page de présentation savent que ma partie, c’est la littérature, et en particulier la littérature française, même si je suis plutôt calée en littérature étrangère, et russe en particulier. J’aime les beaux textes francophones, mais aussi les belles traductions. Par contre, je n’ai jamais suffisamment étudié l’anglais de manière assez poussée pour considérer la langue autrement que comme une langue utilitaire : j’ai fait allemand LV1, et russe LV2, avec du latin, et un peu de langues régionales par-dessus le tout. Je fais partie de ces gens qui parlent de surmenage au lieu de burn-out, qui font des listes-tout-court plutôt que des to-do lists, qui tiquent devant la prolifération des coachs en tout genre, et préfèrent ne rien vérifier du tout plutôt que de checker s’ils ont tout ce qui leur faut. Autant dire que je ne suis pas une fanatique de la langue de Shakespeare.

>

Suis-je donc une réactionnaire aigrie ? l’une de ces néo-franchouillardes en quête d’une pseudo-authenticité ?

À l’instar des néo-ruraux, ou rurbains, qui vont s’installer à la campagne, à la recherche d’un idéal bucolique, les opposants aux anglicismes sont légion de nos jours. Sûrement en réaction aux start-ups, ces innovation players toutes overbookées par les sessions de brainstorming, où tout le monde se met plus ou moins à travailler. Peut-être aussi à cause de cette uniformisation grandissante de l’Internet, que ce soit dans ses représentations visuelles ou ses modes de communications, ses expressions, ses messages à la fois ciblés et standardisés.
Tous les jours, nous sommes exposés à des termes plus ou moins barbares qui cherchent à remodeler notre quotidien — rappelez-vous cet article sur le showering, qui voulait nous apprendre à prendre une douche, ou tel autre sur le batch cooking, qui découvrait que l’on pouvait cuisiner ses repas en avance, pour n’avoir plus qu’à se jeter sur le canapé pendant que le micro-ondes réchauffait un Tupperware. Bien sûr, tout cela n’est qu’une stratégie marketing — mercatique — pour que ce genre d’articles soient diffusés à de plus grandes échelles.

On fait bien souvent référence à nos amis québécois pour leur grande inventivité, qui les conduit à remplacer chaque anglicisme par un néologisme aux racines plus francophones. Il serait tentant, en effet, de substituer les rôties aux toasts et les croustilles aux chips. Mais à quoi bon ? Maintenant que tout le monde est habitué à ces deux anglicismes, pourquoi diable chercher à les chasser de notre dictionnaire, puisqu’ils y sont entrés ? La francisation n’est plus une solution pour l’hexagone. Certes, les expressions québécoises ont un charme certain, mais il serait naïf de croire pouvoir faire de même en France : les emprunts de notre langue à l’anglais sont, pour la plupart, soit utilisés depuis trop longtemps pour être remplacés, soit là pour désigner un phénomène ou un objet nouveau qu’il n’est pas possible de désigner autrement que par néologisme : dans tous les cas, pas de retour possible à un “esprit français” disparu, puisqu’il faudrait créer de toutes pièces les nouveaux mots à utiliser à la place des anciens.

Alors quoi, à la fin ?

Il ne faut pas bannir à jamais l’anglais de notre langage. Soit. Mais essayons de transposer ce langage des réseaux et du quotidien dans d’autres sphères. Imaginez-vous visiter tel hôtel particulier transformé en musée, et que l’on vous annonce très sérieusement que vous allez pénétrer dans le cabinet de travail de Monsieur, au desk duquel il s’installait pour que son secrétaire lui fasse un petit débrief’ en one-to-one chaque matin. Impensable.

Le problème que je tente ici de pointer, c’est cela : il est normal que l’anglais, omniprésent dans la mondialisation, s’insinue dans nos dictionnaires, et cela fait même partie de l’ordre des choses. Mais il est des lieux où il n’a pas leur place, où il dénote et dérange.

En Islande, il m’a dérangé. Dans un tout autre domaine, mais il m’a dérangée. Les autochtones s’adressaient toujours à nous en anglais. Les magasins portaient des noms anglais. Les menus des restaurants étaient rédigés en anglais avant de l’être en islandais. La documentation des offices de tourisme était introuvable en islandais. En magasin, des emballages anglophones également. À perte de vue, partout, dans la capitale et ailleurs, de l’anglais.

Je comprends et apprécie la démarche. Le pays est devenu très touristique, et il s’adapte à ce nouveau filon économique en facilitant grandement la tâche aux touristes étrangers. En effet, en voyage, on a tous connu cette barrière de la langue qui nous a fait nous sentir bien seul et incompris. Il est des instants où l’on ne souhaite rien au monde plus que quelqu’un qui parle notre l’anglais, ou qui connaissent quelques rudiments d’anglais pour nous indiquer notre route quand on est perdu et que la nuit commence à tomber.

Mais allons-nous vraiment dans ces pays en maudissant ce genre d’expériences, ou font-elles partie des bons souvenirs au retour ? Ne constituent-elles pas aussi le genre d’obstacles que l’on est fier d’avoir réussi à surmonter, même après s’être senti parfaitement ridicule en gesticulant et mimant pour comprendre et se faire comprendre de l’autre ? C’est dans cette incompréhension où les mots deviennent inutiles que se forment parfois les meilleures rencontres, et assurément les plus irrépressibles fous-rires.

Et quand on part de chez soi pour visiter un nouveau pays non anglophone, avons-nous vraiment envie de cette facilité de compréhension ? Est-ce une plus-value, ou une déception ? Personnellement, je n’avais pas besoin d’avoir toujours une explication précise de ce que j’allais manger : chercher frénétiquement dans son guide de voyage s’il est fait quelque part mention de ce plat inconnu, ça fait partie du voyage. Commander un plat à l’aveuglette, idem. En revanche, acheter un paquet de gâteaux sans avoir à essayer de décomposer l’intitulé en plusieurs racines qui trouvent un écho dans nos souvenirs de listes de vocabulaire de collège, beaucoup moins. Et acheter des chaussettes dans un magasin du nom de I Don’t Speak Icelandic, on peut dire que c’est tout le contraire du sens originel du voyage, qui devrait être avant tout un dépaysement.


Je ne suis pas qu’une râleuse hostile au changement : vous avez pu suivre nos aventures grâce à nos stories Instagram, passées en highligt depuis, ou sur Twitter depuis le hashtag #IslandeKokiyaj. Je sais utiliser l’anglais quand il a sa place et qu’il est nécessaire. Simplement, je déplore la perte d’authenticité — authenticité que je fantasme sûrement et qui n’a peut-être jamais existé — que le passage à une langue universelle que serait l’anglais entraîne avec lui.

Ce billet n’est pas un coup de gueule ; plutôt un coup de mou face à un problème qui me dépasse. Pour me changer les idées, je vais retourner lire ma sélection de livres sur l’Islande.

4 commentaires sur “Vague à l’âme : l’anglais en voyage

  1. Ta réflexion est intéressante ! Sans exagérer, au moins 90% des scandinaves parlent anglais au niveau fonctionnel. Donc finalement c’est juste de l”écrire plutôt que de le lire. J’ai l’impression que c’est plutôt un peuple pratique, efficace : si c’est plus simple de mettre un panneau “fermé à tel heure” par exemple plutôt que de répondre à la question 150 fois, pourquoi pas ? Il y a sûrement deux menus dans les restos, ou bien deux circuits de restos en parallèle, un pour les touristes et un pour les locaux.

    Et puis ça arrive vraiment partout qu’on s’adresse à toi directement en anglais et pas dans la langue locale. Ca aide de baragouiner (au Costa Rica j’ai parlé uniquement espagnol et ça nous a sorti de deux-trois situations difficiles) mais certaines langues sont impossibles à apprendre, même pour quelques jours (et je suis prof de langues). Est-ce que tu avais appris bonjour/merci/au revoir en islandais ? quelles réactions tu as eues ?

    1. Je n’ai peut-être pas assez appuyé sur ce point, mais je trouve vraiment extrêmement pratique de pouvoir avoir immédiatement les informations dont on a besoin, sans souci de compréhension ! Je trouve ça super qu’un pays qui n’est touristique que depuis un nombre d’années relativement limité ait pu s’adapter aussi rapidement à un nouveau secteur d’activité, et je suis admirative de voir que les langues dans le système éducatif islandais réussissent si bien.

      Simplement, je suis plutôt habituée à voyager dans des pays dont les habitants maîtrisent mal l’anglais, et, en comparaison, l’anglais en Islande m’a frappée par son omniprésence ! Ce ne sont pas les conditions de séjour auxquelles je suis habituée, donc ça a un peu chamboulé ma manière de voyager : j’ai trouvé moins d’imprévu que ce à quoi je m’attendais.

      On avait en effet appris le trio bonjour-merci-au revoir, auxquels les Islandais ont toujours répondu en anglais, d’un ton égal et sympathique, de la même manière qu’à ceux qui parlaient anglais d’entrée de jeu.

      Tout ça pour dire que le voyage a été plus reposant grâce à l’anglais, mais que j’ai trouvé que l’on perdait en même temps une petite part de rêve à ne pas être confrontées directement à la langue du pays. Tant pis, pour retrouver la barrière de la langue, on retournera en Russie !

      1. Oui voilà ! Après j’ai lu pas mal d’articles sur le fait que l’islandais se perdait, notamment sur Internet, au profit de l’anglais. Ca semble être une tendance généralisée.

        1. Quand on sait qu’une langue disparaît tous les quinze jours dans le monde, l’islandais avec 300 000 personnes seulement le parlant, semble être une proie pour le phénomène, à plus ou moins long terme…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Twitter
Pinterest
Instagram