Être un touriste gay ou LGBT+ en Russie

Lorsque nous nous sommes rencontrées, Madeleine revenait de deux mois passés en Russie, à Moscou. L’une des premières choses que Louise lui a dites a été la suivante : « S’il y a un pays où je ne mettrai jamais les pieds, c’est bien la Russie ! »

Beaucoup refusent de visiter un pays dont ils ne se sentent pas en adéquation avec la politique menées par son gouvernement, mais plus encore ont peur d’y être en danger. C’est le cas des touristes gays, et plus largement LGBT+ et de la Russie. C’était notamment la situation dans laquelle se trouvait Louise il y a trois ans. Depuis, nos amis et amies LGBT+ ont toujours refusé de venir nous y rejoindre, et il ne passe pas un mois sans que quelqu’un nous demande d’un air angoissé si nous, en tant que lesbiennes, n’avons jamais eu de problème en Russie, ou s’il ou elle peut s’y rendre sans danger, en étant gay.

Pourtant, le sujet des touristes gays, lesbiennes, bisexuels, transgenres ou queer (LGBT+ dans cet article) est un sujet sur lequel on trouve relativement peu de réponses en cherchant sur l’Internet, et celles-ci sont souvent contradictoires. Nous allons tenter de pallier le problème.

Nous tenons toutefois à préciser que cet article ne vise qu’à donner aux personnes LGBT+ qui auraient décidé de se rendre en Russie les clefs les plus élémentaires afin de ne pas s’y mettre en danger. Il ne s’agit en aucun cas de minimiser la répression homophobe du gouvernement ni de renvoyer l’image ô combien mensongère d’un pays progressiste et ouvert aux questions LGBT+.

Quelques dates


  • 1993 : dépénalisation de l’homosexualité
  • 1997 : autorisation pour les personnes transgenres de modifier leur état civil après stérilisation
  • 1999 : l’homosexualité est retirée de la liste des maladies mentales
  • 2003 : autorisation pour les hommes homosexuels de servir dans l’armée
  • 2005 : sondage national, 59% des Russes seulement opposés au mariage homosexuel
  • 2006 : première Pride de Russie à Moscou
  • 2008 : interdiction de donner son sang pour les hommes homosexuels
  • 2013 : interdiction de la “propagande de sexualités non-traditionnelles auprès des mineurs”
  • 2015 : interdiction de toute Pride en Russie
  • 2015 : sondage national, 80% des Russes opposés au mariage entre deux personnes de même sexe, 41% pensent que les autorités devraient persécuter les personnes LGBT+

Malgré une amélioration des conditions de vie des personnes LGBT+ après la fin de l’URSS, la Russie redevient donc de plus en plus LGBT-phobe.

Moscou et Saint-Pétersbourg

Il y a relativement peu de chances pour que votre premier voyage en Russie ne vous mène ni à Moscou, ni à Saint-Pétersbourg. Ce sont les villes les mieux desservies des compagnies aériennes, les plus européennes, et les plus riches en activités de tout genre. Nous commençons donc notre article par là.

Moscou

Moscou est, comme vous le savez, la capitale du pays depuis la fin du tsarisme en Russie. Par conséquent, les dirigeants soviétiques successifs (et en première place Staline) ont cherché à en faire la vitrine de l’URSS, par laquelle renvoyer l’image d’une grande modernité. Ainsi, les Sept Sœurs, ces sept gratte-ciel staliniens, sont disséminés à travers la ville, et côtoient le Kremlin, vieux de dix siècles, aussi bien que l’architecture futuriste des bureaux de Moscou City.

Cette impression visuelle de modernité laisse à croire que les mentalités aussi sont plus ouvertes à Moscou. Or, entre Moscou et Saint-Pétersbourg, ce n’est certes pas Moscou qui gagne la palme LGBT+. En effet, si la ville se targue de drainer la plupart des sièges sociaux des grandes entreprises russes et de parler (un tout petit peu) mieux anglais que le reste de la Russie, vous y verrez beaucoup moins de personnes ouvertement queer qu’à Saint-Pétersbourg. N’allez pas croire néanmoins que la ville vous ferme ses portes pour autant. En effet, même si la ville ne compte pas parmi les plus friendly au monde, Moscou reste probablement, derrière Saint-Pétersbourg, la destination la plus ouverte de Russie.

Néanmoins, il vous faudra sacrifier à quelques concessions pour éviter les ennuis. Pour faire simple, la plupart des Moscovites n’ont pas de souci avec les personnes LGBT+… tant qu’elles ne se montrent pas trop. Bref, à Moscou, on oublie les arc-en-ciel, surtout si l’on est un homme, les baisers à quelqu’un du même genre (qui sont interdits par la loi et passible de plus de 20 000€ et de 15 jours d’emprisonnement pour les étrangers), les câlins, les tenues ouvertement dégenrées, etc. On tente aussi d’établir une distance de 40cm par exemple entre son ou sa partenaire et soi-même, afin d’éviter de laisser supposer un couple. Et on fait le dos rond quand on croise la police ou l’armée (ce conseil étant valable pour tous les touristes, quels que soient leur genre et leur orientation sexuelle).

Malgré tous ces conseils anxiogènes, il nous faut malgré tout tempérer nos propos. En effet, la ville reste généralement assez indifférente aux personnes LGBT+ que l’on y croise. Quelques butchs y évoluent sans qu’on leur jette le moindre regard, de même que nous avons vu par exemple dans le métro un homme à la tête appuyée sur l’épaule de son voisin, lequel avait posé une main sur la cuisse du premier, le tout sans aucune réflexion ni regard torve de la part des autres voyageurs. Simplement, soyez prudents. En cas de doute, abstenez-vous, et prenez votre air le plus cis-hétéro. Malheureusement, je pense que toute personne LGBT+ connaît cette technique.

Pour ce qui est de sortir à Moscou, vous trouverez tout de même de quoi vous amuser la nuit. En tête de liste, le club Propaganda, le premier à avoir proposé des “soirées gay” à Moscou. En revanche, aucun bar ni boîte de nuit n’est exclusivement lesbien à notre connaissance. Les amateurs pourront également fréquenter le parc qui se situe autour de la chapelle Plevna, qui passe pour être l’un des hauts lieux de rencontre gay depuis les années 1990. Pas sûr que Tinder, Grindr et Hornet n’en aient pas vidé les allées, mais qui sait ?

Saint-Pétersbourg

Les conseils donnés plus haut sont de mise à Saint-Pétersbourg également. Toutefois, si vous visitez Moscou, puis Saint-Pétersbourg, vous verrez très rapidement la différence entre les deux villes.

Saint-Pétersbourg, architecturalement parlant, est très uniforme : des immeubles du XVIIIème siècle, tous similaires, tous de la même hauteur, dont seule la couleur diffère. Pas super fun, surtout quand on a vu la diversité de Moscou. Sauf que Saint-Pétersbourg, historiquement, est la ville la plus tournée vers l’Occident, la ville de l’intelligentsia, des poètes, des progressistes. Ce qui fait que, aujourd’hui encore, les personnes queer y sont bien mieux acceptées qu’à Moscou.

Bien mieux acceptées, cela ne signifie pas que les précautions ne sont pas de mise. Il est évident que la Russie reste un pays LGBT+phobe, en particulier envers les hommes. En revanche, on y croise assez régulièrement des couples de femmes, des personnes arborant des badges, des chaussettes ou des tee-shirts arc-en-ciel, ou encore des hommes aux mains recouvertes de bagues. Mais gardez bien à l’esprit que toute manifestation d’une “sexualité non-traditionnelle” en public est interdite par la loi : les drapeaux arc-en-ciel, même de taille minime, peuvent être prétexte à arrestation, de même que les simples lettres “LGBT”. Ce qu’un Russe se permet n’est pas forcément ce que vous devez vous permettre : la plupart des queers que vous croiserez ont déjà été arrêtés et/ou passés à tabac, et sont des militants endurcis.

Il faut toutefois noter que les lieux de sorties LGBT+ sont plus nombreux à Saint-Pétersbourg qu’à Moscou. Vous entendrez sûrement parler du Tri-El, le bar lesbien le plus connu de la ville, mais il a fermé il y a quelques années. Vous pourrez vous rabattre sur le Greshniki, désormais rebaptisé Central Station, en plein centre, très connu dans le milieu LGBT+.

Il peut être assez déstabilisant de découvrir un tel fonctionnement, donc sachez que la plupart des bars et boîtes de nuit LGBT+ ont une porte fermée ! Celle-ci est munie d’une sorte de judas ou de guicheton par lequel le videur vous jaugera et vous autorisera ou non à pénétrer dans l’établissement. N’hésitez donc pas à sonner.

En dehors des grandes villes

Les petites et moyennes villes

La Russie a une superficie de plus de 17 millions de km²: Forcément, une fois qu’on a enlevé Moscou et Saint-Pétersbourg de l’équation, il reste encore pas mal d’endroits à visiter. Or, la Russie de Poutine est en fait une fédération de républiques plus ou moins indépendantes. Celle qui fait probablement le plus parler d’elle en France est la Tchétchénie, dont Kadyrov, Ramzan de son prénom, est le président.

Or, la Tchétchénie a été accusée d’avoir déporté dans des « camps pour homosexuels » un nombre d’hommes assez important. Bon. On comprend que la Russie ne fasse pas rêver la plupart des personnes LGBT+, lorsque l’on annonce ce genre de nouvelles.

En réalité, toutes les contrées orientales de la Russie ne sont pas aussi hostiles. Toutefois, il faut prendre garde à un paramètre principal : le taux d’islamisation de la région où vous projetez de vous rendre. En effet, des républiques comme la Tchétchénie susnommée ou le Tatarstan seront beaucoup moins ouvertes aux populations queer.

Cependant, il faut garder à l’esprit que beaucoup de couples LGBT+ peuvent assez bien se fondre dans la masse cisgenre et hétérosexuelle au prix de quelques sacrifices (auxquels ils refuseraient certes souvent de se soumettre en France). Oubliez donc les teintures voyantes, les gestes exubérants, les démonstrations amoureuses (attention, depuis la loi de 2013, un baiser homosexuel est passible d’une peine de prison !), le rose et les paillettes pour les personnes de genre masculin, etc.

La Russie sauvage

Récemment, la sœur d’une amie, mariée à une femme, demandait à Madeleine si la Russie était une destination qui leur était autorisée. Comme toujours, Madeleine a commencé par leur débiter sa réponse habituelle : Moscou et Saint-Pétersbourg, pas de problème, si vous prenez quelques précautions, n’hésitez pas ! Mais le couple en question a répliqué : « Non non, nous, ce qui nous intéresse, c’est la nature ! La Sibérie, le Baïkal, la Kamtchatka… »

Sur le coup, on a été étonnées. Pas que des personnes soient plus attirées par la nature que par les grandes villes, bien sûr, mais que leur homosexualité les inquiètent pour un tel voyage. Dites-vous bien que la densité de population moyenne en Sibérie s’élève à 2,75 habitants/km²: En Kamtchatka, celle-ci baisse à… 0,7hab/km² ! Cela signifie que si vous souhaitez faire, par exemple, un trek de plusieurs jours, du bivouac, un road trip ou du camping sauvage dans ces régions, vous avez peu de chances de rencontrer du monde. Statistiquement, vous avez donc encore moins de chances de tomber sur des personnes homophobes.

Le point sur la loi “anti-propagande homosexuelle” du 15 juin 2013

La loi interdit d’avoir des gestes témoignant d’une “sexualité non-traditionnelle” devant des mineurs. Cela signifie que les baisers entre deux personnes du même genre (tel qu’indiqué sur leur passeport) sont interdits et passibles d’une amende de 100 à 23 500€ et de 15 jours d’emprisonnement. Et encore, c’est le tarif réduit spécial étrangers. Cela signifie aussi que vous allez devoir changer vos habitudes si vous avez tendance à laisser votre main traîner à proximité du fessier de votre partenaire, évidemment.

Mais la loi ne s’arrête pas là. En réalité, il est théoriquement interdit de parler de la cause LGBT+ à des enfants ou devant ceux-ci. Exit les discussions militantes entre amis en terrasse, et oubliez aussi le récit de vos aventures sur Grindr en public.

Ceci posé, vous aurez compris que votre pin’s arc-en-ciel ou votre tee-shirt “Gay & Proud” sont aussi passibles d’amende. Pensez à les ôter de votre valise avant le départ.


Quelques conseils récapitulatifs

  • Pas de baisers en public pour les couples de même genre.
  • Pas de signes militants ou d’appartenance à la communauté LGBT+ (drapeaux, badges etc).
  • Les couples de femmes ont beaucoup moins de chances d’avoir des ennuis que les couples d’hommes.
  • Éviter au maximum les attitudes et accessoires dits féminins si vous êtes de genre masculin, dits masculins si vous êtes de genre féminin.
  • Si vous projetez un road-trip ou un trek en autonomie complète, foncez : vous n’avez que peu de chance de croiser du monde.
  • Évitez au maximum la police et l’armée.
  • Si vous doutez des opinions du ou de la réceptionniste, acceptez sans broncher votre twin room, puis rapprochez les deux lits.
  • Allez en bar LGBT+ mais faites attention en le quittant : il y a parfois des rôdeurs qui cherchent des victimes à leur sortie.
  • Protégez-vous ! Le VIH sévit en Russie, notamment (mais pas que) dans les milieux gays.
  • Grindr, Hornet, et Tinder compteraient un certain nombre de faux profils prêts à échafauder un guet-apens pour les personnes LGBT+ qui s’adresseraient à eux.
  • Trouver des interlocuteurs gay-friendly ne signifie pas qu’ils sont LGBT-friendly : beaucoup d’hommes gays notamment sont lesbophobes ou transphobes.
  • Les personnes transgenres ne sont théoriquement pas autorisées à conduire : sans changement d’état civil, oubliez la location de voiture sur place.


Si la Russie vous tente après ce billet, vous pouvez lire notre article sur Moscou et Saint-Pétersbourg qui vous aidera à préparer votre voyage ! Et si vous n’êtes pas convaincus que ce pays est fait pour vous, n’hésitez pas à vous rabattre sur notre bibliographie concernant le pays.

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